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Publié par Gab

Nous sommes formés pour y faire face. Nous sommes formés pour sauver. Nous sommes entraînés chaque année. Mais nous sommes toujours loins d’imaginer que cela peut nous arriver personnellement.

Les urgences à bord, qu’elles soient médicales ou techniques, n’arrivent qu’aux autres, à ces collègues expérimentés qui cumulent des milliers d’heures de vol.

Et puis si on y pense, on s’imagine un scénario presque parfait, dans lequel tout se déroule comme dans les cours, dans lequel les autres passagers n’existent pas, dans lequel un avion c’est spacieux, dans lequel on ne tremble pas et notre cœur bat à un rythme normal.

Il y a un an tout pile, je vivais l’expérience la plus traumatisante et intense de toute ma vie.

En l’espace d’une semaine, deux passagers ont fait un arrêt cardio-respiratoire sur mes vols (de nuit). Dans le cas du premier, je n’étais pas dans le feu de l’action, ma mission a été de préparer la cabine à un atterrissage d’urgence afin que cette personne soit prise en charge par une équipe médicale le plus rapidement possible (nous étions encore trop éloignés de notre destination, il a fallu dérouter). Mes collègues ont brillamment appliqué les procédures qui nous sont enseignées, sous l’œil vigilant d’un médecin présent à bord, et le passager à quitté l’avion vivant. Ce vol fut néanmoins marquant pour tout l’équipage, notamment pour ceux qui ont participé à la RCP.

Quelques jours plus tard, je reprends le même vol non sans appréhension. Après avoir dû gérer une crise d’appencidite pendant plusieurs heures, avoir commencé le service dans une cabine affamée, un client a fait un malaise cardiaque sur son siège. Cette fois-ci, l’accident se produit dans ma zone de service, il faut intervenir.

Pour une question de respect envers cette personne et ses proches, ainsi que pour des raisons de confidentialité je ne dévoilerai pas les détails du déroulement de la RCP. Malheureusement, malgré toute notre volonté et l’aide de deux médecins, cette personne n’a pu être sauvée et est décédée sous mes mains (un médecin à constaté le décès, nous autorisant à arrêter la réanimation).

La vie qui nous quitte de cette façon, ce n’est que dans les films. Dans la vraie vie on s’acharne pour que son épouse ne reparte pas seule de cet avion. Dans la vraie vie les autres passagers ne regardent pas, il n’y a pas de jeunes enfants à bord ou bien de la place ailleurs accessible rapidement pour les déplacer. Dans la vraie vie ce genre d’événement coupe l’appétit à des témoins qui ne réclament pas leur plateau devant un cadavre encore chaud. Ou même, les autres passagers oublient qu’ils ont un RDV à l’arrivée et ne demandent pas une compensation financière pour le retard prit. Car à l’arrivée, la police et les médecins doivent constater le décès, recueillir les témoignages et les identités, puis évacuer le corps le plus discrètement possible. C’est long. Très long. Quand on a passé des heures debout à se battre contre la mort, à être témoin d’une horreur sans nom, et que l’on doit garder le sourire pour les autres clients, dont les plus chanceux ne se sont aperçus de rien.

C’est l’odeur de la mort qui m’aura le plus marquée. La décrire me donnerait encore la nausée, je ne l’oublierai jamais.

A notre arrivée, malgré un débriefing d’équipage et la visite d’un cadre, je me sens vidée, écœuré, je tremble pendant tout le trajet jusqu’à chez moi. L’odeur me gêne tellement que je roule toutes vitres ouvertes sur le périphérique pendant plus d’une heure. Arrivée chez moi, il faut vite que je me débarrasse de cet uniforme et que je m’écroule sous la douche, dans les bras démunis de mon conjoint.

Le soutien quotidien de mes proches et des entretiens avec le psychologue de ma compagnie m’ont permi de reprendre le travail après 3 semaines d’arrêt. Nous ne sommes pas tous égaux devant de genre d’événement, certains PNC vont reprendre les vols le lendemain, d’autres auront besoin de plus de temps.

J’écris ce texte afin d’exorciser cette étape de ma carrière. Car oui, il y a eu un avant et un après. J’aurai toujours un œil plus attentif envers mes passagers, j’aurai toujours un œil plus attentif sur mon matériel de secours.

Je penserai à cet homme chaque jour de ma vie. Ce qui permet de s’en sortir, c’est d’en parler, d’accepter que l’on est marqué, que l’événement fait peut-être ressortir des choses plus enfouies.

Je continue mon métier grâce au soutien de mes proches et de mes collègues. Nous ne sommes qu’une grande famille. MERCI.

(Pour des raisons de confidentialité et de respect, je ne répondrai à aucun commentaire ni aucune question relevant des détails de ce vol, merci).

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